15.10.2009

Portrait de Medhi Charef

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Un raconteur d'histoires

De l'enfance en Algérie jusqu'aux cités de Nanterre, le cinéaste Medhi Charef met en scène des morceaux de sa vie. Une œuvre cinématographique habitée par les femmes. Premier portrait d'une série dans le cadre de l'année de l'Algérie en France (2003).

« J'écris des films pour raconter des histoires. Pour montrer que des personnes issues de l'immigration peuvent faire du cinéma et même devenir acteur il n'y a pas que le football et la boxe pour s'en sortir. » Medhi Charef, devant son café, dit cela sur un ton calme mais assuré. Sa chance a d'abord été d'écrire : dès l'âge de treize ans, il rédige de petits textes. L’histoire prend forme peu à peu. Il la publiera 10 ans plus tard sous le titre Le Thé au harem d’Archimède, récit d'une amitié entre deux adolescents : un Arabe et un Français. L’action se déroule à la Cité rouge , à Gennevilliers (Hauts-de-Seine), où l'auteur a vécu enfant. On découvre la cité de l'intérieur, avec ses toits, ses cafés, sa cour et son univers si particulier.
Le petit Medhi a connu une enfance heureuse en France après avoir vécu en Algérie jusqu'à I'àge de dix ans. Il vivait alors dans un village isolé avec sa mère, à Marnia, près de Tlemcen. Le reste de sa famille étant parti dans la montagne. Les hommes étaient à la guerre ou en France. Mais le conflit demeure un sujet tabou avec ses camarades. ils ont envie de se connaître, de se rapprocher les uns des autres mais évitent le sujet qui fâche. En 1961 et 1962, la faim se fait cruellement sentir. Medhi n'a pourtant pas envie de partir, de quitter ses copains pour découvrir la France.
Triste durant le voyage, il pense surtout à sa mère : « Pourvu qu'elle soit contente. Quand on est enfant, on culpabilise beaucoup. Quand les parents vont mal, on se dit : si je n'étais pas là ils iraient mieux. Sa mère est une personne affectueuse mais en même temps très angoissée. Elle pleure souvent. Une peur est omniprésente. des combats ont lieu quelquefois sur le toit de leur maison. Elle imagine des histoires : elle en racontait avant qu'on s'endorme et aussi la nuit quand on avait peur. C'est elle qui m'a donné envie de lire, de raconter des histoires. Quand elle le faisait, je voyais des images. En même temps, raconter, c'était pour faire quelque chose, pour nous divertir, pour nous changer les idées, pour oublier la peur.
La mère de Medhi est soulagée d'aller en France. Elle a trop souffert. Les enfants imaginent une vie plus facile en Europe, mais ne savent pas ce qu'ils vont y trouver : comment sont les rues, les maisons. Le froid, aussi. Ils suivent leur mère qu'ils savent malheureuse. Leur père envoie un mandat de temps en temps. Affectivement, c'est le grand vide, elle ne voit pas son mari.
Elle était très belle et ce dernier n'avait même pas le temps de le lui dire. Elle n'a pas eu l'occasion de vivre sa jeunesse: « C'est ce qu'elle est venue chercher en France : la reconnaissance de son mari. - Medhi Charef arrive donc en 1962 en France pour rejoindre son père. Celui-ci travaille depuis quelques années et vit à Nanterre.

Entouré de femmes

L’enfant a grandi pendant cette guerre atroce, appelée à l'époque , « les événements d’Algérie ». C'est une enfance loin du père, uniquement peuplée de femmes. Celui-ci ne peut se rendre en Algérie qu'une fois tous les trois ans. la loi de regroupement familial étant, jusque-là. provisoirement bloquée. Puis, en 1962. tous les pères ouvriers peuvent enfin faire venir leurs épouses. La « première génération - afflue alors en France. L’adaptation est difficile : « Comme nos parents ne savaient ni lire ni écrire, nous étions très, voire trop, autonomes. La première fois, mon père m’a inscrit à l'école des Pâquerettes, à Nanterre, mais ensuite je m'inscrivais tout seul. J'aurais bien aimé être un peu plus aidé. C’est un peu lourd à porter, je changeais tout le temps de collège, je ne connaissais personne. J'avais une immense envie de liberté. Et je refusais d'aller dans les collèges où je retrouvais les copains du bidonville ou de la cité. je refusais le ghetto.

Medhi Charef continue ses études et passe un CAP de mécanicien à dix-sept ans. Il travaille dans une petite entreprise parisienne où l'on répare des outils de coupe et de fraisage. Il y reste 13 ans. Parallèlement, son envie d'écrire grandit. Il ne pense pas encore au cinéma, il veut juste - écrire pour écrire ». Mais il fréquente assidûment un vieux cinéma de quartier, à Gennevilliers où il ne voit que des westerns-spaghettis. A vingt-quatre ans, il envoie un début de scénario du Thé au harem d’Archimède à des professionnels du cinéma mais ne reçoit aucune réponse. Avec un peu de culot, il rencontre Georges Conchon, scénariste et écrivain . J'avais besoin du regard de quelqu'un du métier sur mon travail. » Il lui répond que le sujet est intéressant et lui conseille d'écrire plutôt un livre. Le cinéma, ce sera pour plus tard. Medhi Charef peaufine son roman et trouve facilement un éditeur.
Le livre parait en 1983. on commence à peine à parler de la, deuxième génération . Il arrête de travailler en usine. puisque Costa-Gavras lui demande d'adapter le roman en scénario, et peut commencer à vivre de l'écriture et de la réalisation. Le film sera couronné de prix. Lorsqu'il est nommé aux Césars, puis distingué par le prix de la meilleure première œuvre, le réalisateur ne se rend pas bien compte : « On n'y pense pas. je ne savais pas que les Césars existaient, ou alors j'avais regardé cela à la télévision sans imaginer que cela me concernerait un jour. C'est perturbant de se retrouver dans ce type de milieu quand on sait d'où je viens. C'était très dur à assumer.

Après ce succès, Medhi Charef continue à tourner puis écrit un deuxième roman où il évoque la guerre : Le harki de Meriem. Il parle des harkis qu'il n'aime pas. Il se refuse à les comprendre, il n'en a pas envie. Il se rend pourtant dans une cité peuplée d'anciens harkis: .J'étais bouleversé. J'avais l'impression de voir des gars comme mon père, sauf que ces gars avaient combattu pour la France. je me suis rappelé quand ils nous faisaient peur, quand ils tabassaient des gars dans le village, quand ils tuaient aussi. je me suis souvenu de ceux que je connaissais qui sont allés à la caserne comme d'autres se faisaient embaucher à l'usine. Us ne pouvaient pas mesurer qu'à la fin de la guerre ils seraient les cocus de l'histoire. Beaucoup n'ont pas pu venir en France et ont été massacrés. je me suis dit qu'il fallait raconter cette tragédie. C'est une période dont j'ai envie de parler maintenant, pour rendre hommage à des héros ordinaires. »

Faire remuer les choses

Parler aujourd'hui de la guerre, c'est aussi un moyen d'évoquer la réconciliation, un des buts de l'année de l'Algérie. Medhi Charef y participe activement, même s'il n'a évidemment pas envie de faire de publicité pour le pouvoir algérien qui n'encourage pas la culture. réalisateur n'a jamais reçu la oindre aide de la part de l'Algérie pour ses films. En 2001. un seul ni algérien a été tourné: « Il n’y a plus de salles de cinéma : à doit en rester 12 ! En 1970, on en comptait 400 ! Si boycotte ou si je ne dis pas la réalité ce qui se passe là-bas, je suis mal à l’aise. Même si je suis contre la violence, torturent la répression en Kabylie, je dois de participer à ce type d'événement. J'ai envie de donner mon soutien aux Kabyles: faire remuer les choses. Il faut parler des réalisateurs algériens qui sont quelque chose à dire. Les films de Medhi Charef ne sont pas distribués en Algérie. « Djazaïr 2003, une année de l'Algérie en France » est un événement important. Des films pourront être tournés là-bas. Cela débouchera forcément sur des projets, même si la culture est tombée à un très bas niveau en Algérie. - Les gens ont besoin de s'identifier, de s'évader grâce au cinéma. J'en vois qui ont envie de crier mais qui manquent d’argent ». Cette année de l'Algérie permettra de rapprocher ces deux peuples aux rapports difficiles mais avec une réelle complicité. C’est le thème que je vais traiter dans mon prochain film. La vie dans un petit village de montagne pendant le conflit l'amitié entre des gamins algériens, français, juifs et arabes, le déchirement de quitter le pays en 1962. Le thème sera: «On a eu faim. C'est dur de le dire aux Français. je ne l'ai jamais dit aux copains pieds-noirs que j'ai connus ici. En Algérie, j'avais des copains Juifs, français. Ils rentraient chez eux le soir après l'école. Moi, je n'avais pas l'impression de rentrer chez moi. Il n'y avait rien, surtout rien à manger. Seule notre mère nous attendait.

Paru dans le N°3015 de Réforme, du 23 au 29 janvier 2003


Filmographie de Medhi Charef

1985 : Le Thé au harem d’Archimède, César de la meilleure première œuvre, prix SOS-Racisme, prix Jean Vigo.
1986 : Miss Mona, avec Jean Carmet. 1988 Camomille, avec Philippine Leroy-Beautieu.
1992 : Au pays des Juliets, mention pour le prix œcuménique, concourt pour La Palme d'or à Cannes.
1995 : Pigeon vole, avec Philippe Léotard, pour Arte.
1999: La Maison d’Alexina, pour Arte.
2000 : Marie-Line, avec Muriel Robin, prix de la ville de Sarlat, d’Albi (voir Réforme n° 2906-2907, 21 décembre 2000-3 janvier 2001).
2002 : La fille de Keltoum, avec Cytia Mati (voir Réforme n* 2974, 11-17 avril 2002)
2007 : Cartouches gauloises avec Ali Hamada, Thomas Millet, Julien Amate


Interview de Fellag

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Fellag : je n'écris pas au départ pour faire rire

Conteur, comédien ou clown avec son chapeau mou, le comique kabyle Fellag est au carrefour des cultures et du rire. Féroce avec les Algériens, il raconte un pays qui se déchire sur fond de dinosaures boutés hors du pays par les Berbères, dans Djurdjurassique Bled

Vous êtes souvent féroce, et le spectateur doit vous trouver dur à l'égard des Algériens...
Fellag : C est ma vision personnelle de l’Algérie qui est humoristique. Et je crois que seul l’humour peut nous permettre de prendre du recul et ci être lucide sur ce qui se passe là-bas. Dans la vie quotidienne algérienne, les gens utilisent énormément l'autodérision pour gommer leurs angoisses, pour se désinhiber et lutter contre la tragédie. Mon humour n'est pas plus virulent qu'un autre. Mais je ne suis pas seul à me battre. Les hommes politiques et les écrivains qui luttent là-bas et ont, eux aussi, leur vision personnelle pour faire évoluer la société.

Vous parlez dans votre spectacle des Berbères présents bien avant les dinosaures qu'ils ont boutés hors d'Algérie...
C’est un amusement. L'humour permet cette liberté de créer des univers. Ma vision de l’histoire n'est pas l’Histoire C est pour parler d'aujourd’hui que je parle du passé, je m'amuse Cet humour virulent n'est pas encaissé de la même manière par les Algériens, que par le public non algérien, nous avons l’habitude de parler sans limites, avec une vraie folie. Beaucoup disent que je suis très féroce. Mais je pense que la plupart des humoristes, universels ont toujours été impitoyables avec leur société et qu'ils sont cruels. quelle que soit leur culture. C est Freud qui disait que les juifs ont inventé un humour sur eux-mêmes pour empêcher les autres de rire d'eux.
Un humoriste gentil ne fait plus rire personne. L'humour provoque, il fait vibrer, bouger. Et il faut mettre la dose pour faire réagir !

Avez-vous été contraint d'adapter votre spectacle lorsque vous avez décidé de le traduire en français ?
J'improvise, je peux donc intégrer des choses écrites juste avant le spectacle. Globalement, c'est la même représentation avec des petites modifications d'un soir à l'autre. Tout est venu petit à petit et s'est fait instinctivement. Plus les Français venaient, plus j'intégrais du français. J'ai ainsi réussi à garder l'esprit et la couleur de la langue originelle du spectacle. Mon prochain spectacle est écrit en français. La première mouture n'est pas destinée a être jouée. C'est un chemin rédigé pour moi, et que je traduis en kabyle et en arabe. Cela donne un mélange des trois langues assez confus, dans le style de l'Algérien de la rue. C'est un spectacle que j'ai rodé en Algérie et qui se prête à n'importe quel public. Il est intemporel.

L’accueil du publie vous a-t-il surpris ? Pensiez-vous, lorsque vous étiez encore en Algérie, que le public, toutes générations confondues, viendrait vous applaudir ?
Non, je n'y pensais même pas. Mon humour est trop spécifique, les deux langues sont trop éloignées, et il était peu probable de retrouver la sève des langues kabyle et arabe. le ne voulais pas traduire le texte littéralement en français. Mais, finalement, les plus âgés retrouvent des tonalités, de leur pays. Les enfants de la deuxième génération découvrent l’Algérie et les Français font connaissance avec une autre psychologie. Comme je défend la liberté des femmes,, elle, trouvent un discours qui les revigore et les encourage. Vous savez, je raconte l'histoire d'un pays : je n'écris pas au départ pour faire rire. Le traitement comique vient en second.
Y a-t-il des domaines que vous vous interdisez en tant qu'algérien, en tant que musulman ?
Oui, tous les artistes ont des limites et des territoires qu'ils ne veulent pas franchir. je ne m'aventure pas là où l'on touche au respect des personnes, ou l'on peut blesser leur croyance sincère. je ne veux pas aborder des domaines intimes ou privés, où je risque d'offenser ou de faire mal.

Et votre identité kabyle ? Etes-vous d'abord kabyle ou... algérien ?
Mon identité kabyle est très forte, mais je suis avant tout algérien. A Alger, 70 % des habitants sont kabyles. Pour moi, ce n'est pas une entité politique ou un état à part, même si je revendique totalement ma berbéritude, notamment par la langue qui est différente.

Il y a un sketch où le héros, Mohamed, se convertit au catholicisme dans la cathédrale de Genève qui est, d'ailleurs protestante…
Je fais passer Mohamed par une autre religion pour parler de la nôtre et des méfiances entre les religions et entre les religieux. C'est toute la question regard que les uns portent sur les autres. Ici, il s'agit du regard d'un Algérien qui ne connaît pas la différence entre le catholicisme et le protestantisme. C'était plus simple dans le spectacle de dire qu'il se convertit au catholicisme.
Quel regard avez-vous sur les protestants ? Il semble que peu c de musulmans les connaissent ?
Seuls les lettrés connaissent le protestantisme. Un peu comme la plupart des chrétiens qui ignorent presque tout des rites et des dogmes musulmans. Chez c nous, musulmans, il existe aussi une minorité de croyants qui sont un peu p nos protestants à nous. Mais l'Européen ne connaît pas ces nuances. C'est pour cela que, dans mon spectacle, mon personnage ne sait pas que la cathédrale de Genève est protestante. Il vient a d'Alger, il se trouve face au bloc des du chrétiens.

Chez les protestants, le libre-arbitre est très important, le seul référent, c'est Dieu...
Dans l'islam, c'est absolument la même chose, il n'y a pas d'intermédiaire. L’imam fait juste l'office religieux.
Et l'islam à la française ?
Grâce à la confrontation avec les autres religions, l'islam français a la chance d'évoluer vers la tolérance et le sens critique. L'islam a considérablement progressé sur les plans de la philosophie et de la recherche lorsqu'il se frottait à une autre culture, par exemple en Andalousie. C'était l'époque de la grandeur de l'islam qui était ouvert, accueillant et tolérant. On venait ci monde entier étudier dans les universités musulmanes d'Andalousie et les échanges étaient nombreux. La confrontation saine, comme ici en rance, amène une évolution positive. Quand on relativise les choses, elles enrichissent. En France, on n'a pas besoin de se situer par rapport aux autres. On n'est pas jugé. il n'y a pas de regard qui pousse vers un conformisme religieux.

Vous avez quitté l'Algérie il y quatre ans. Quelle est la place accordée aujourd'hui aux comédiens ?Mes amis restés en Algérie décrochent difficilement des contrats. Depuis un an, une reprise se fait sentir au cinéma et au théâtre.

Propos recueillis par Frédérique Touzinaud
Paru dans Pluriel n°41 d’avril 1999, bimestriel

Fellag, Djurdjurassique Bled, CD du spectacle aux Bouffes du Nord d’avril 1999 toujours disponible

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Interview de René Rémond

dyn001_original_328_468_pjpeg_6055_e034f3145c2f642db134cad79ec2095f.jpgLa religion chrétienne, un patrimoine culturel commun à toute l'Europe ?

Sans aucun doute, affirme René Rémond, historien, auteur d'un ouvrage sur le lien entre religion et société en Europe. Une référence commune qui révèle des convergences insoupçonnées...

Y a-t-il un lien entre sentiment européen et identité chrétienne ? Qu'en est-il aujourd'hui ?
René Rémond: La référence au christianisme est évidente. C'est le seul continent qui ait été totalement christianisé ; c'est aussi lui qui a exporté le christianisme. Il y a eu, dans un passé déjà lointain, une solidarité contre l'ennemi extérieur. Ce qui faisait l'opposition entre les Européens et l'extérieur, c'était bien la religion. Les croisades ont un caractère international, fusionnant Anglais, Allemands et Français. Quand les nations se convertissent, l'Europe est plus ou moins soudée contre les Turcs et les Arabes ensuite. Aujourd'hui ce sont des souvenirs historiques.. Mais dans l'hésitation des pays européens à admettre la Turquie parmi eux, il y a, inconsciemment ou inavouées, ces réminiscences-là. Après tout, est-ce qu'on maintiendra une unité européenne si l'on introduit au cœur de l'Europe l'un des pays contre lequel l'Europe s'est faite ? C'est difficile d'en mesurer l'impact. Les pays européens sentent bien que c'est un des éléments qui les rapproche et que les Églises ont joué un rôle important dans le rapprochement et la réconciliation de pays adversaires. Les Églises ont précédé le gouvernement dans la réunion des deux Europe...

La fracture de la Réforme, au niveau des religions a t-elle eu des conséquences sur le plan politique ?Par chance. ces fractures entre le catholicisme romain et les Églises protestantes ne coïncident pas avec les fractures politiques. Cela ne correspond plus du tout à la ligne de partage entre l'Europe de l'Ouest et l'Europe de l'Est. Il y a une présence majoritaire de l'Église évangélique dans l'Allemagne de l'Est avec fort peu de catholiques, alors qu’en Allemagne était partagée par moitié ou presque entre les catholiques et la Réforme. Il y a des théologies et des ecclésiologies différentes en Europ mais une anthropologie commune. On ne peut don pas faire abstraction de la référence chrétienne pour comprendre l'Europe mais elle n'est pas exclusivement Les chrétiens n'ont pas le droit de revendiquer l'Europe comme leur monopole. On peut être pleinement européen sans pour autant appartenir l'une des Églises ou se référer au christianisme.

Les Lumières se sont-elles distanciées de Vidé d'Europe par rapport à l'identité chrétienne
préexis tante ?
C'est vrai que le mouvement philosophique aspire à dissocier société civile, société politique et religieux Il y a incontestablement distanciation par rapport aux religions instituées. Il arrive même au Lumières de prétendre qu'elles sont plus fidèles l'inspiration des Évangiles que les Églises ! Il reste que les Lumières émergent dans un contexte où le poids religieux est très fort et où l'association entre société et religion est étroite. Historiquement, la sécularisation ne pouvait guère intervenir que sou la forme d'un combat contre la religion au nom de la raison.

C'est plus une bataille contre l'appareil religieux en tant que tel que contre la religion ?C'est contre le dogmatisme Les Lumières, c'est la revendication pour la raison d'être seul juge. Or refuse l'enseignement d'autorité, il y a une aspiration rationaliste et individualiste. C'est une autre dimension: chaque esprit est libre. L'Allemagne, de la Réforme, fait l'expérience du pluralisme religieux Par conséquent, la manière dont les Lumières se son imposées est très différente. C'est en France et dans les pays catholiques que le processus a été le plus conflictuel, parce qu'ils avaient affaire à une Église plus structurée, plus hiérarchique, centrée sur Rome.

Avec l'Europe, n'y aurait-il pas une homogénéisation dans les relations entre société civile et religion ? Va t-on vers une uniformisation et une adaptation de l'exception française qu'est la laïcité ?C'est l'hypothèse que je risque. A regarder cette histoire sur deux siècles, il m'a semblé que les divergences dans la façon de vivre la relation religion/société tendaient à se réduire. Le cas français présente la séparation la plus radicale qui soit. Quand on observe l'évolution, on se rend compte que les cas extrêmes ont quasiment disparu,. à part en Grèce où il y a une grande confusion entre Église et État. Partout, l'Etat est séparé de l'Église, il n'y a plus discrimination entre les citoyens en fonction de leurs opinions religieuses. C'est très frappant : pour l'Union européenne, la liberté de conscience est un principe! Les situations sont beaucoup moins conflictuelles. Dans les pays où, la séparation est la règle, on a renoncé à l'idée que le fait religieux devait être un fait strictement individuel et privé. Il a nécessairement une dimension sociale et l'Etat redécouvre que la loi de séparation, c'est comme une obligation à la République de garantir la liberté des cultes. Les écarts s'étant réduits, l'Europe propose un modèle original de convivialité entre le fait religieux et la société civile et politique.

Dans cette Europe soudée jusqu'ici par le christianisme, quel rôle laisser jouer à l'islam ?Il n'y aurait pas de problème si l'islam n'était qu'une religion. Les autres religions orientales ne posent pas de difficultés. Est-ce que l'islam est compatible avec les principes de séparation de la citoyenneté et de la confession ? On ne voit pas l'islam disposé à faire sienne la déclaration de Vatican Il sur la liberté religieuse. L'islam n'est pas seulement une religion, c'est une civilisation.

En somme, le musulman est avant tout un musulman, il est ensuite français ou européen...Il n'est pas possible à nos gouvernements d'admettre sur le même territoire deux populations, si pour l'une la bigamie est un délit poursuivi par les tribunaux, et pour l'autre non. L'acceptation de la laïcité était en germe dans le christianisme et ne s'est développée que dans les sociétés chrétiennes. Comment nos États pourraient-ils accepter qu'une partie de leurs ressortissants se réfèrent à cette loi et la préfèrent à la législation de l'Etat ?

Les musulmans qui vivent à la française sont-ils en contradiction avec l'islam ?Je ne sais pas. Les chiites admettent une adaptation à la loi, une évolution qui tienne compte de la société. Seule la Tunisie de Bourguiba a imposé des réformes. On risque de voir se reconstituer dans nos sociétés le conflit qui a jadis opposé le continent européen à l'envahisseur extérieur. Ce serait alors un retour en arrière catastrophique.

Cela explique aussi pourquoi on a autant de mal à fonder des instituts coraniques à la française...C'est vrai que les conditions ne sont pas favorables. Il y a peu d'intelligentsia musulmane en France. Il y a une population qui se rattache d'autant plus à l'islam qu'elle s'intègre mal. La France a accepté, dans beaucoup d'établissements, que l'arabe soit enseigne par des imams qui ne savent pas un mot de français et dont l'enseignement n'est pas contrôlé. Il faut que l'État les forme. Ce serait paradoxal que l'État prenne en charge la formation des ministres du culte islamique alors qu'il ne participe en rien à celle des ministres catholiques ou protestants. Il faut revoir les rapports entre société et religion pour les assouplir et garder l'idée d'émancipation.

Propos recueillis par Frédérique Touzinaud
Parution en octobre 1998 dans le bimestriel Pluriel n°38

René Rémond, Religion et Société en Europe, Essai sur la sécularisation des sociétés européennes aux XIXème, et XXème, siècles (1788-1997) Éditions du Seuil.

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